S. ROYAL SUR LCI
Christophe BARBIER : Ségolène Royal, bonjour !
Ségolène ROYAL, présidente PS de la région Poitou-Charentes : Bonjour !
Christophe BARBIER : Êtes-vous satisfaite de vos retrouvailles avec les militants du PS, hier soir, au Zénith de Paris ?
Ségolène ROYAL : Oui. Je pense que c'était un bon moment, un moment d'intensité, un moment de fraternité, un moment d'amitié. Et même si, pour moi, c'est un peu difficile de reprendre des meetings après cette phase exceptionnelle de la campagne de l'élection présidentielle...
Christophe BARBIER : C'est quoi, c'est une fatigue ? C'est un baby blues, comme on dit ? C'est une espèce de déprime post-campagne ?
Ségolène ROYAL : Non, non. Mais c'est un moment d'une intensité extrêmement forte. C'est un moment extraordinaire, une campagne présidentielle, avec les foules qui se sont soulevées au cours de ces mois. C'est vrai que reprendre la campagne, c'est à la fois un moment de joie, parce que revenir soutenir les... à la fois les candidats et puis revenir au contact des citoyens, des militants qui disent "Merci pour cette belle campagne", c'est vrai aussi que ce sont des moments de grande intensité, comme celui d'hier soir. Donc, voilà, c'est reparti. La politique, cela ne s'arrête jamais.
Christophe BARBIER : Il y a eu des sifflets, quand le message de Lionel Jospin a été lu. C'est le symbole d'une page qui se tourne au Parti socialiste ?
Ségolène ROYAL : Je ne sais pas. De toute façon, c'est regrettable. Je n'ai pas très bien compris, d'ailleurs, les raisons pour lesquelles... bon, cela n'a pas duré très longtemps.
Christophe BARBIER : Non. Et vous comprenez les raisons pour lesquelles il y a eu aussi quelques sifflets pour Dominique Strauss-Kahn ?
Ségolène ROYAL : Très peu.
Christophe BARBIER : Il avait, peut-être, été trop dur le 6 mai au soir ?
Ségolène ROYAL : Non. C'est parce que... Oui, je le pense aussi, et puis il a déjà anticipé la suite, et je crois que, vous savez, les Français veulent que chaque étape se passe en étant concentré sur ces étapes. Donc, aujourd'hui, il y a les élections législatives qui suivent, normalement, toute élection présidentielle. Il y a à la fois la majorité qui demande au peuple d'avoir une majorité la plus écrasante possible ; et puis, moi, qui a la responsabilité, en tant qu'ancienne candidate à l'élection présidentielle, de faire en sorte que les 17 millions d'électeurs qui se sont portés sur mon nom reviennent voter, parce qu'il y a un certain risque...
Christophe BARBIER : Qu'est-ce que...
Ségolène ROYAL : ... Je l'entends bien dans la rue, où les gens qui sont déçus...
Christophe BARBIER : Il y a un risque de beresina, il y a un risque d'abstention ?
Ségolène ROYAL : Il y a un risque d'abstention. C'est pour cela que ma responsabilité, c'est de dire aujourd'hui : "Venez voter parce que nous avons besoin d'une respiration démocratique".
Christophe BARBIER : Alors, c'est quoi "une respiration démocratique" ? Vous ne croyez tout de même pas à la victoire des Socialistes, au soir du 17 juin ?
Ségolène ROYAL : Il faut que les députés socialistes soient les plus nombreux possible à l'Assemblée. Pourquoi...
Christophe BARBIER : La majorité, vous l'espérez ?
Ségolène ROYAL : Pourquoi pas ?
Christophe BARBIER : Vous cohabiteriez, sans problème ?
Ségolène ROYAL : Pourquoi pas ? Soyons réalistes : je pense que c'est difficile. Mais en même temps...
Christophe BARBIER : Mais, vous pourriez être la Première ministre de Nicolas Sarkozy, dans ce cas-là ; vous assumeriez ?
Ségolène ROYAL : Il faudra toujours assumer, de toute façon. Mais, soyons réalistes : aujourd'hui, ce qu'il faut c'est qu'il y ait le plus grand nombre possible de députés socialistes pour que l'opposition soit forte. Pourquoi est-ce qu'il faut une opposition forte ? Parce que l'opposition, aujourd'hui, elle doit surveiller, l'opposition doit proposer. Moi, je souhaite une opposition nouvelle qui corresponde à l'état de fait nouveau, aujourd'hui, auquel la France est confrontée. Et puis, une opposition qui s'oppose à ce que nous pensons de mauvais pour l'équilibre des institutions ou pour le creusement des inégalités, ou pour le creusement du chômage, comme le prouve un certain nombre de propositions de la droite.
Christophe BARBIER : Vous feriez vôtre une expression, comme celle de Dominique Strauss-Kahn, "une défaite pas trop cuisante pour mieux se rénover" ?
Ségolène ROYAL : Je crois que ce qui est important, surtout, c'est d'ouvrir les yeux des Français sur ce qui se prépare. Parce qu'il y a ce que Nicolas Sarkozy dit avant les élections législatives et ce qui se prépare une fois que la majorité serait, malheureusement, écrasante. Donc, il faut... C'est pour cela qu'il faut...
Christophe BARBIER : Que craignez-vous ? Vous craignez les pleins pouvoirs ?
Ségolène ROYAL : Oui. Je crains les pleins pouvoirs, dans la mesure où la Droite, aujourd'hui, concentre énormément de pouvoirs -, Matignon, l'Elysée, bien évidemment, le Sénat, l'ensemble des institutions qui, pourtant, sont censées être impartiales, le Conseil supérieur de la magistrature, le Conseil supérieur de l'audiovisuel, le Conseil constitutionnel, le système médiatico-financier, vous le savez, le système sondagier. Je ne parle pas des journalistes, dont je salue le courage et l'indépendance d'esprit, mais vous savez bien qu'il y a des relais très forts entre le pouvoir, les médias et les puissances de l'argent. Et donc, aujourd'hui, si l'on veut une respiration démocratique, c'est-à-dire si l'on veut, dans l'intérêt même des Français, faire en sorte qu'il y ait un contre-pouvoir qui alerte mais aussi qui propose, dans la continuité de ce que j'ai dit lors de la campagne de l'élection présidentielle, avec notamment le souci porté à la relance de la croissance, le souci porté aux services publics, qui sont, aujourd'hui, on le sait, fragilisés, alors il faut que les Français viennent voter.
Christophe BARBIER : C'est le souci de Nicolas Sarkozy quand il dit, hier, au Havre : "Je n'accepterai pas une politique d'austérité ! Je veux redonner le pouvoir d'achat, redonner de la croissance". Il vous a déjà entendu !
Ségolène ROYAL : Oui, mais ce qui est très étrange, c'est qu'il continue les promesses fiscales sans ne plus jamais parler de la dette. Or, on sait, aujourd'hui, que c'est le problème principal. Lorsqu'il propose, lorsqu'il l'a fait, hier, au Havre, finalement, d'étendre encore les exonérations fiscales - ce qu'il avait promis, je l'avais moi-même mis en demeure de faire en sorte qu'il remplisse son engagement, parce que j'entendais des gens dans la rue dire : "Mais, enfin, comment se fait-il que les réductions ne commencent qu'à partir des achats du 6 mai ?"
Christophe BARBIER : Cela, c'est pour la résidence principale. Vous êtes rassurée ? Les Français ne sont pas floués.
Ségolène ROYAL : Alors, se posent de nouvelles questions, aujourd'hui, c'est-à-dire dans cette espèce d'improvisation, quand même assez étrange et démagogique, il faut le dire, plusieurs questions se posent. D'abord, quel est le coût de cette réforme par rapport à la situation de la dette en France ? Et deuxièmement, pourquoi cette réforme n'est pas accompagnée, car le principal risque d'une décision comme celle-ci, c'est la flambée du coût de l'immobilier. Donc, une décision comme celle-ci doit s'accompagner de trois choses si elle veut être efficace et si elle ne veut pas une nouvelle fois berner les Français, c'est-à-dire aboutir à une hausse du prix de l'immobilier et donc, finalement, à une diminution du pouvoir d'achat. C'est, premièrement, remettre sur le marché des logements qui, aujourd'hui, ne le sont pas. Donc, j'attends de voir si le pouvoir de réquisition est utilisé puisque, aujourd'hui, ce qui provoque la hausse du coût de l'immobilier, c'est qu'il n'y a pas suffisamment d'offres de logement. Il faut donc remettre sur le marché des logements inoccupés et spéculatifs. Et deuxièmement, lancer très rapidement des programmes de construction de logements accessibles aux catégories moyennes. Deuxièmement, il faut savoir comment ce cadeau fiscal, qui coûte entre deux et cinq milliards d'euros, sera financé, sur qui et sur quelles catégories sociales seront pris ces deux à cinq milliards d'euros ? Et moi, je ne veux pas que, par exemple, il y ait une suppression des prêts à taux zéro. Au contraire, il faut élargir les prêts à taux zéro pour que les foyers fiscaux qui ne paient pas d'impôts puissent accéder, aussi, à un avantage leur permettant d'accéder à la propriété. Et deuxièmement, il faut maîtriser le coût de l'immobilier et le coût des loyers, sinon on aura un dérapage inconsidéré des prix, et donc un vrai risque. Je décris cela pour montrer à quel point, finalement, cette promesse de pré-campagne électorale, qui est improvisée, est finalement démagogique et n'est pas sérieuse. Et vous voyez la façon dont je parle, voilà le rôle de l'opposition : c'est d'exiger la clarté des choses, la clarté des chiffres et le sérieux des décisions qui sont prises pour qu'elles ne se retournent pas contre les Français.
Christophe BARBIER : Une réforme déjà engagée, c'est celle du service minimum. Elle est plébiscitée par les Français. La plupart des syndicats se disent, pour l'instant, satisfaits de la méthode employée par Nicolas Sarkozy. Vous partagez ce sentiment ? La méthode est bonne ?
Ségolène ROYAL : On n'a pas encore vu grand-chose ! Je crois que là-dessus...
Christophe BARBIER : On discute, il y a une loi-cadre.
Ségolène ROYAL : il y a une loi-cadre, c'est-à-dire que Nicolas Sarkozy a reculé sur cette question-là, c'est-à-dire qu'il a fait, avant les élections, des déclarations très tonitruantes sur "Vous allez voir ce que vous allez voir ! Dès mon élection, il y aura le service minimum". Et puis, les premiers contacts avec les organisations syndicales ont montré - mais cela, je le savais -, c'est qu'il fallait revenir à un peu de bon sens et que le service minimum, qui est compris par les Français - il ne faut pas se méprendre sur les sondages, là, aussi, il y a parfois une manipulation sondagière -, les Français, ils ont envie que les trains marchent, point. Et moi aussi, j'ai envie que les trains marchent. Et pour que les trains marchent, il faut favoriser le dialogue social avant même qu'il y ait des grèves.
Christophe BARBIER : On va vers cela, vers le droit d'alerte, vers...
Ségolène ROYAL : Oui. Mais cela, cela existe déjà. Donc, il suffit d'une qualité du dialogue social dans le cadre des règles existantes pour qu'en effet les problèmes soient réglés en amont et que l'on n'ait pas de provocation sociale qui jetterait dans la rue des manifestations et donc, qui porterait atteinte au développement économique.
Christophe BARBIER : Alors...
Ségolène ROYAL : Donc, il s'agit ni de remettre en cause le droit de grève, ce qu'ont dit les organisations syndicales, ni de mettre à genoux les organisations syndicales. Je crois qu'elles ont su se défendre. Et là aussi, l'opposition et... une opposition forte sera en capacité de dire : "Il faut, non seulement, que les trains marchent, mais aussi, il faut faire - ce que j'avais proposé -, la démocratie sociale dans l'entreprise, parce qu'il faut réconcilier le dialogue social et l'efficacité économique, c'est cela la modernité.
Christophe BARBIER : Le président de la République devrait proposer après les législatives la présidence de la Commission des finances au Parti socialiste. Est-ce qu'il faut l'accepter ? Est-ce qu'un député PS doit présider cette commission, justement, participer à cette action ? Ou est-ce que c'est un piège ?
Ségolène ROYAL : Pour répondre à cette question... j'avais aussi proposer cela mais dans le cadre...
Christophe BARBIER : Oui.
Ségolène ROYAL : ... d'un renforcement des pouvoirs du Parlement.
Christophe BARBIER : Là, il ne faut pas y aller s'il n'y a pas de renforcement des pouvoirs du Parlement ?
Ségolène ROYAL : Je pense qu'il faut demander le renforcement des pouvoirs du Parlement, c'est-à-dire là aussi que Nicolas Sarkozy tienne ses engagements, car un Parlement sans pouvoir, c'est une Commission des finances aussi sans pouvoir. Donc, il ne faudrait pas aller cautionner un système qui, en fait, se verrait relégué à des tâches d'enregistrement. En revanche, s'il y a un renforcement des pouvoirs du Parlement, c'est-à-dire une Commission des finances qui a un réel pouvoir, une marge d'action, des capacités d'expertise et de contre-expertise, à ce moment-là, il n'y a aucune raison de refuser cette présidence.
Christophe BARBIER : Un ouvrage, "La femme fatale", qui rencontre un vif succès relie votre parcours politique, notamment votre candidature, à la vie privée qui est celle de votre couple avec François Hollande. Est-ce vous attaquez en justice ce livre ou est-ce que vous acceptez ces analyses-là ?
Ségolène ROYAL : Vous me permettrez de ne pas faire de publicité supplémentaire à cet ouvrage. Voilà !
Christophe BARBIER : Donc, de ne pas l'attaquer. Un procès, c'est une publicité supplémentaire ?
Ségolène ROYAL : Ah, non ! Parce que je crois que c'est aussi la revendication dans le cadre des lois du respect de la vie privée, du respect de la vie familiale. Je crois que, voilà, il y a des choses qui ne se font pas. Moi, je veux protéger aussi mes enfants, ma famille, et ne pas laisser étaler des contrevérités ou des choses qui, de toute façon, n'ont pas... sont protégées par la loi. Voilà. Je pense que vous feriez la même chose, vous, monsieur Barbier si certains de vos collègues écrivaient un ouvrage sur vous.
Christophe BARBIER : Je n'ai pas été candidat à la présidence de la République !
Ségolène ROYAL : Mais je regrette que vous fassiez encore de la publicité à ce livre qui ne grandit pas leurs auteurs.
Christophe BARBIER : "Je n'exclus rien, ne m'interdis rien", avez-vous dit récemment à propos de la direction du Parti socialiste. Êtes-vous, aujourd'hui, numéro 1 du Parti socialiste ,Aspirez-vous à être premier secrétaire du Parti socialiste, quand les échéances le décideront ?
Ségolène ROYAL : Ah, non ! Je ne suis pas numéro 1 du Parti socialiste. Pour l'instant, c'est François Hollande. C'est le premier...
Christophe BARBIER : Est-ce que vous aspirez à prendre la tête de ce parti, comme François Mitterrand, Lionel Jospin l'ont fait après leurs présidentielles respectives ?
Ségolène ROYAL : Vous savez, je pense que le moment n'est pas venu de parler de cela. Moi, je ne veux pas déstabiliser, aujourd'hui, la campagne des élections législatives. Je suis une femme politique responsable. Ma responsabilité, aujourd'hui, c'est par rapport à l'énergie et à la force que j'ai donnée dans cette campagne, aux résultats, au socle très important de cette campagne, c'est de transformer cette énergie pour aider les candidats aux élections législatives. Je ne suis, moi-même, pas candidate, vous le savez, pour respecter mon idéal de non-cumul des mandats.
Christophe BARBIER : Et donc...
Ségolène ROYAL : Et ensuite, nous verrons la suite. Mais, en tout cas, je crois que j'ai entamé au cours de cette période une rénovation dans la façon de faire de la politique...
Christophe BARBIER : et ça ne s'arrêtera !
Ségolène ROYAL : ... une rénovation des idées politiques. Et je crois qu'il va falloir que le Parti socialiste révise un certain nombre de dogmes et regarde la société telle qu'elle est, telle qu'elle va, et construise avec imagination l'alternance de demain.
Christophe BARBIER : Ségolène Royal, merci ! Bonne journée !