JM ALBERTINI DECORTIQUE LE PROGRAMME DE SEGOLENE ROYAL
Jean Marie ALBERTINI, directeur de recherche émérite au CNRS,auteur de nombreux ouvrages d'économie, nous livre une passionnante leçon d'histoire et d'économie. Il décortique le programme économique de Ségolène ROYAL (ci-dessous) et de Nicolas Sarkozy (article suivant).
2. Ségolène Royal, l'hérétique
Il est certain que Ségolène Royal ne se réfère pas à la théorie
libérale. On peut trouver dans son programme des éléments pour une relance de l'économie par la demande, chère aux keynésiens. Par ailleurs, ses références au programme du Parti socialiste la font soupçonner, par certains, de ne pas avoir abandonné les illusions marxites et de refuser la modernisation du socialisme que les autres partis socialistes ont déjà effectuée.
2.1. Le programme de Ségolène Royal n'est pas plus libéral que Keynésien ou marxiste. Il ne se rattache à aucune des trois grandes orthodoxies de la science économie : la libérale, la keynésienne et la marxiste. La théorie marxiste est de toute manière hors jeu, elle n?a pas été faite pour gérer l'économie mais pour justifier la lutte
révolutionnaire. Une fois le pouvoir pris, la suppression de la propriété de production effectuée et la dictature du prolétariat
établie, le marxisme a livré les pays communistes à un empirisme
totalitaire de la pire espèce.
Quand on lit le programme du PCF qui espère être associé à un gouvernement socialiste en cas de victoire de Ségolène Royal, on ne trouve qu'un discours social-démocrate plus keynésien que marxiste. Seuls Arlette Laguiller et Olivier Besancenot, qui parlent encore de
révolution, se référent vraiment à la théorie marxiste. Quant à José
Bové, il n'a pas besoin de référence à un courant de pensée économique, son programme n'est que protestataire.
Il y a certes dans les propos de Ségolène Royal des éléments keynésiens mais ce ne sont pas eux qui donnent sa cohérence à son programme. Comme elle l'affirme dans l'introduction de son Pacte Présidentiel, il faut opter pour « des réformes structurelles plus que pour des politiques macro-économiques » dont les effets ne sont pas à la hauteur de l'ampleur de la dette.
Son enracinement théorique est à rechercher dans le courant des
économistes hérétiques. Ils ont profondément marqué la science économique même si les trois orthodoxies ont refusé de le reconnaître. En apparence, ce courant est très diversifié. Il a
cependant un certain nombre de caractéristiques permettant d'y
rattacher le programme de Ségolène Royal. Les économistes hérétiques ne pensent pas que ce que nous nommons
économie puisse être compris par la seule science économique, certains des « historicistes » allemands ont même nié l'existence de lois économiques. Tous insistent sur les limites de la science économique. Ils ne croient pas, comme l'a dit François Perroux
que des formalisations mathématiques de l'économie puissent épuiser le phénomène humain. Ils lient économie, sociologie, histoire et s'intéressent principalement aux changements
structurels et à l'enchaînement des évolutions techniques, sociales et économiques. Ils prennent en compte les spécificités géographiques, sociales et historiques de chaque économie. Ils recherchent les modalités de la régulation des rapports sociaux et de l'économie tant nationale que mondiale.
Leur approche est plus complexe et paraît moins opérationnelle.
Pourtant les hérétiques ont fortement marqué l'histoire économique. Ce sont les historicistes allemands qui inspirent en partie la politique du chancelier Bismarck. Ce sont les institutionnalistes
américains et non Keynes qui sont directement impliqués dans le New Deal du président Roosevelt. On retrouve un descendant des historicistes dans le développement de l'économie sociale de marché promue par la République Fédérale Allemande.
Galbraith qui, après avoir été keynésien a rejoint le courant institutionaliste contemporain a été un des conseillers du
Président Kennedy.
2.2. Le programme de Ségolène Royal peut être rattaché à ce courant de pensée hérétique
221. Ce programme fait de la cohésion sociale la priorité des priorités de son pacte présidentiel. D'abord, en luttant directement contre les inégalités et les situations d'exclusion. Cela va de l'augmentation du SMIC à la lutte contre la cherté du logement, en
passant par la revalorisation des petites retraites ou encore la
réduction des frais bancaires, les changements dans des indices de prix ou l'évocation d'une France métissée. On retrouve la même recherche de plus de cohésion sociale dans la place qui est donnée
à l'école « lieu essentiel de la socialisation des jeunes » ou encore dans la partie de son pacte concernant la Sécurité sociale, la lutte contre toutes les formes d'exclusion ou de violence et bien entendu
l'emploi. Sur les 100 mesures proposées par Ségolène Royal, 53 peuvent être rattachées au renforcement de la cohésion sociale. Plus, si on rattache aux mesures sociales celles destinées
à plus de démocratie. C'est aussi dans ce domaine que l'addition sera la plus élevée. Il faut ici s'interroger si les cercles vertueux évoqués par Ségolène Royal permettront une relance suffisante de la croissance qui la rendra financièrement supportable.
On retrouve en tout cas cette priorité à la cohésion sociale dans les programmes inspirées dans le passé par les historicistes en Allemagne et par les institutionnalistes aux Etats-Unis. C'est Bismarck qui établit le premier système obligatoire de Sécurité sociale et nous l'a légué au moment où la France a récupéré l'Alsace-Lorraine. C'est le New Deal de Roosevelt qui institua aux Etats-Unis le Wellfare State.
2.2.2. Parallèlement, Ségolène Royal propose de profondes réformes institutionnelles et de structure. Pour les institutionnalistes, rien ne peut être changé dans une économie ou une société si les institutions et les structures ne changent pas.
Dans le programme de Ségolène Royal, le plus spectaculaire changement institutionnel proposé est l'ampleur de la décentralisation qu'elle envisage. Elle renie le Jacobinisme qui fut
longtemps l'enfant chéri des partis de gauche. Elle veut soulager les « administrations centrales qui s'épuisent à gérer des personnels répartis sur le territoire et les crédits de toutes sortes ». Pour elle, « il faut en finir avec cette lourdeur de l'État central qui engendre toujours plus de textes législatifs ou réglementaires, bien souvent illisibles et inutiles ».
Cette attaque directe du centralisme n'est pas seulement nécessaire pour rendre l'administration plus efficace, elle est indispensable pour rendre l'économie française plus compétitive. L'Etat ne dispose plus aujourd?hui du pouvoir monétaire, il ne peut donc plus se servir de l?arme de la dévaluation pour rétablir, en cas de malheur, la compétitivité des entreprises. La concurrence est désormais en Europe une concurrence entre territoires. Toutes
les unifications monétaires se sont traduites par de profonds
chambardements dans les équilibres territoriaux et le niveau régional est le bon niveau pour livrer cette nouvelle bataille de la compétitivité. Notons au passage que cette compétitivité ne
dépend pas seulement de celle des entreprises mais aussi de sa cohésion sociale et des synergies entre tous les acteurs.
La même volonté de transformation des structures se retrouve dans les mesures concernant la santé ou encore dans les modifications des rapports entre l'école et l'entreprise et le fonctionnement des universités. Dans ce dernier domaine, l'autonomie des universités est pour Ségolène Royal, non une façon de les mettre en concurrence et d'y introduire une forte dose de privatisation comme dans le programme de Nicolas Sarkozy mais le moyen de les
rendre plus compétitives, face aux universités américaines. Reste à
savoir si toutes ces réformes ne se heurteront pas à de fortes résistances qui en retardant leur mise en oeuvre, retarderont l'enclenchement et la régulation des cercles vertueux sur lesquels compte Ségolène Royal.
223. La recherche de nouveaux modes de régulation est la troisième grande caractéristique du programme de Ségolène Royal. Ségolène Royal refuse la régulation libérale. La régulation « fordiste et keynesienne » qui alliait production de masse, consommation de masse, acceptation d'un travail parcellisé et régulation de l'économie nationale par une intervention globale de l'Etat sur les flux de monnaie, est en crise. C'est d'ailleurs cette crise qui a entraîné le retour peu concluant à la régulation libérale. « L'école française de la régulation » qui a largement expliqué l'échec du
fordisme et fait de la recherche de nouveaux modes de régulation, la condition de l?avènement d'une nouvelle croissance.
La première régulation envisagée par le pacte présidentiel de Ségolène Royal est celle du marché du travail. Ce sont les rapports de force entre les partenaires sociaux qui doivent en priorité l'organiser. Keynes avait déjà fait remarquer qu'il n'y avait
pas de véritable marché du travail, autrement dit que le salaire n'était pas le prix du travail déterminé par l'offre et la demande de travail, mais le résultat des négociations entre les entreprises et les syndicats.
Galbraith est allé plus loin. Dans sa théorie des pouvoirs compensateurs, il a montré que les prix de tous les marchés étaient le résultat de l'équilibre entre des pouvoirs et non entre des
quantités. C'est en équilibrant les rapports de force que l'on évitera
les dérives du capitalisme contemporain vers un capitalisme de financiers exigeant des taux de profit déraisonnables.
Equilibrer les rapports de force permet de rendre plus efficace
l'économie de marché. Le Président Roosevelt l'avait compris et avait introduit des mesures renforçant le pouvoir syndical y compris dans le domaine de l'embauche. En donnant la priorité à la négociation sociale, en désirant renforcer l'organisation des consommateurs, Ségolène Royal cherche aussi un meilleur fonctionnement du marché.
Parallèlement, en prenant la mondialisation comme un fait acquis qui met en cause les régulations nationales keynésiennes, elle opte pour un renforcement des procédures de régulation au niveau européen et mondial. Keynes savait que la régulation économique
nationale dont il avait donné le fondement théorique ne survivrait pas si elle n'était pas intégrée à une régulation monétaire internationale. Il tenta, au nom de la Grande-Bretagne de
proposer à la Conférence de Bretton-Woods, la création d'une monnaie mondiale gouvernée par une Banque mondiale. Les Américains n'en voulurent pas et le système monétaire
international qu'ils mirent en place s'effondra dans les années 1970.
L'euro pallie quelque peu de l'absence de monnaie mondiale mais, gouverné par des banquiers, il ne peut véritablement permettre une régulation économique en faveur de la croissance. Ségolène Royal propose de changer la logique de banquier de la BCE en créant un
véritable gouvernement économique de la zone qui obligerait la BCE de faire de la croissance et l'emploi un objectif aussi prioritaire que la défense de l'euro. Elle veut redonner une dynamique à la construction européenne en dotant l'Union européenne de véritables pouvoirs politiques y compris dans le domaine militaire ; il n'y a pas en effet de pouvoir politique sans pouvoir monétaire et sans armée.
Son pacte présidentiel veut aussi que la France agisse pour une
régulation et non la suppression du libre échange. La suppression du libre échange a été, dans les années 1930, une cause de l'aggravation de la crise économique. Son rétablissement progressif après 1945 a été un des facteurs de la reprise de la croissance. Aujourd'hui, en se combinant avec le désordre monétaire mondial et l'émergence d'économies peu respectueuses des normes sociales il bloque toute régulation nationale efficace. Il faut lui faire respecter d'autres objectifs que le laisser passer, réformer le FMI et la Banque Mondiale, contrôler la valse des capitaux qui font parfois plusieurs fois le tour du monde dans un jour et faciliter le lavage de l'argent sale. A ce propos, Ségolène Royal reprend dans son pacte la création d'une taxe, de type Tobin, sur les flux financiers. Rappelons que l'ultra gauche du parlement européen y a fait de peu échouer une proposition favorable à l'étude de cette taxe.
Reste à savoir si la régulation mondiale permettra la mise en oeuvre d'une nouvelle régulation de l'économie nationale. Elle peut la faciliter mais si elle fait partie des conditions nécessaires, elle n'est pas suffisante. Plus de cohésion sociale est aussi une des
conditions nécessaires mais non suffisante pour retrouver de nouveaux modes de régulation nationale. Elle était après tout au centre de la régulation fordiste.
La démocratie participative et la démocratie représentative rénovée peuvent aider à une meilleure régulation du capitalisme. Si le capitalisme favorise les enrichissements inégaux, la démocratie est fondée sur l'égalité de tous, toute personne n'a droit qu'à une voix.
Toutefois il faudra du temps pour mettre en place les régulations sociales, européennes ou mondiales, créer de nouvelles solidarités, harmoniser les politiques de l'Etat central et des Régions. On ne passe pas d'un mode de régulation à un autre sans difficultés. C'est sans doute ces difficultés qui causent un malaise chez certains socialistes habitués aux raisonnements keynésiens. Elles ne sont pas du même ordre que les difficultés du chiffrage du programme de Sarkozy.
Dans ces conditions existent-t-il dans le Pacte Présidentiel de Ségolène Royal des éléments qui peuvent dynamiser la croissance avant que l'ensemble des processus de régulation prévu puisse parfaitement fonctionner. Comme dans le programme de Nicolas Sarkozy, nous sommes devant un problème de temporalité mais il est moins fondamental.
L'investissement dans la recherche, la formation professionnelle, le
soutien aux investissements des entreprises par un impôt variable suivant la nature de l'investissement, le renforcement de l'efficacité de la dépense publique peuvent avoir des effets immédiats. Il en
est de même d'une meilleure répartition des revenus qui facilite la
reprise de la demande. En promouvant de nouvelles activités dans le domaine de l'environnement, du social ou encore dans le système éducatif, la création d'emplois peut être dès le départ favorisée. En
abandonnant la construction d'un second porte-avions, elle peut trouver des marges de manoeuvre. Certes, comme dans toute économie budgétaire, cette marge peut causer des pertes
d'emplois, le tout est de savoir si les pertes d'emplois seront moins importantes que les emplois créés dans d'autres activités, et si les stimulations de la recherche prévues par le Pacte présidentiel seront plus intenses que celles entraînées par les dépenses militaires. Par
ailleurs le lancement d'un grand programme pour le développement de l'Afrique n'aura pas que des effets sur l'immigration, il ouvrira de nouvelles perspectives marchandes. Le développement d'un pays économique en retard facilite toujours la croissance des économies
les plus avancées. Une course de vitesse entre les mesures ayant des effets à long ou moyen terme et des effets immédiats est engagée.
Le programme de Ségolène Royal suscite tout autant de questionnements que celui de Nicolas Sarkozy mais il est plus innovant et s'attaque plus directement au problème de la croissance.
Sa cohérence, pourtant très forte est moins directement compréhensible par les électeurs, on n'est pas impunément rebelle aux orthodoxies en place