JM ALBERTINI DECORTIQUE LE PROGRAMME DE SARKOZY
Des programmes aux fondements théoriques différents
Nous avons maintenant l'essentiel des programmes de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.
Tous les deux affirment en préambule qu'il est indispensable de
stabiliser sinon de réduire la dette extérieure tout en augmentant les dépenses. La condition nécessaire pour réaliser cet objectif est une croissance vigoureuse.
Pour accélérer la résorption de la dette pendant longtemps nous avons associé la croissance à l'inflation. A la sortie du second conflit mondial, pour résorber l'énorme dette de l'Etat fédéral, les Etats-Unis ont agi de même. Nous ne pouvons plus pratiquer
cette alliance. A l'époque, la dette française était largement interne, ce n'est plus le cas. Par ailleurs, avec l'euro et les changes flottants, l'inflation ne peut plus être couplée avec les dévaluations en cascades qui nous permettaient de maintenir la compétitivité des entreprises.
Nous sommes condamnés à retrouver les chemins d'une forte croissance sans aucun adjuvant.
Comment les programmes de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal
comptent-ils y parvenir ?
Ou, ce qui revient au même, quelle est la conception des facteurs de la croissance qui sous- tend les deux programmes ?
1. Sarkozy choisit la vulgate de la réforme libérale.
Le programme de Nicolas Sarkozy ne sera véritablement connu qu?à la fin du mois de février.
Pour l'instant nous ne possédons que le programme de l'UMP et les très nombreuses propositions et déclarations de son candidat. Elles sont parfois déroutantes. Nicolas Sarkozy
semble sectionner le corps électoral et, en fonction du public auquel il s'adresse, il ne donne que les mesures que le public de l'instant désire entendre. Parfois certaines propositions semblent surtout destinées à contrer Ségolène Royale en se rapprochant, en apparence, de mesures acceptables par la gauche. Certains électeurs ne voient pas immédiatement la différence. Le flou est d'autant plus grand qu'au sein de l'UMP, des voix s'élèvent pour
diminuer l'ambition de certaines propositions.
Quoiqu'il en soit, derrière toutes les déclarations et les propositions de Nicolas Sarkozy, même si elles sont amendées comme le réclament certains de ses partisans, on retrouve la conception de l'économie proposée par les partisans de « la réforme libérale »
1.1 D'abord réduire les dépenses publiques.
En 1929, ce fut la politique menée aux Etats Unis par l'administration Hoover. Elle a transformé un krach boursier en catastrophe économique. En 1934 le gouvernement Laval l'appliqua à son tour en France ; elle avait été en partie à l'abri de
la catastrophe, le chômage augmenta. Depuis les années 1970, les libéraux du monde entier ont cependant fait du « moins d'Etat » leur objectif prioritaire. Pour eux le « moins d'Etat » permettrait de réduire les prélèvements publics qui pèsent sur la consommation, amputent les profits et brident le travail. Pour eux la politique keynésienne et l'Etat Providence qui avaient permis d'empêcher
le retour d'une crise majeure du capitalisme, n'était plus de mise.
Pour parvenir à l'intérêt général il fallait, comme Adam Smith l'avait prétendu, revenir à la stimulation des intérêts particuliers.
Bien entendu, la réduction du poids de l'Etat serait plus efficace si
la croissance redevenait très vigoureuse. Encore faut-il que les mesures prévues à cet effet par la nouvelle réforme libérale la rendent possible.
Dans le domaine du « moins d'Etat », Nicolas Sarkozy était au départ très ambitieux. Il promettait de réduire de 4 points de PIB (produit intérieur brut) le taux de prélèvements obligatoires. Comme le fait remarquer Thomas Piketti, 4 points du PNB représentent plus que toutes les recettes cumulées de l'impôt sur le revenu, de l'impôt sur les successions et de l'impôt de solidarité sur la fortune ou encore 50 % des dépenses de santé. Les mesures annoncées pour diminuer les dépenses publiques ne sont pas à la hauteur
de ces chiffres ou irréalistes. Prenons par exemple la suppression de la moitié des postes des fonctionnaires partant à la retraite. D'ici à 2012, environ, 40% des fonctionnaires devraient partir à la
retraite. Si la moitié d'entre eux devait ne pas être remplacée, cela
signifierait que les effectifs de la fonction publique seraient réduits de près de 500.000. Seule l'Education nationale peut fournir la grosse masse nécessaire à cette réduction. Dans le passé
aucun pays n'a fait baisser de 4 points son taux de prélèvements obligatoires par des économies budgétaires. Au moment où la révolution thatcherienne a produit ses effets les plus forts, de
1985 à 1995, les prélèvements n'ont baissé au total qu'à peine de 2 points du PIB au Royaume-Uni (avant que Blair ne les ré-augmente de 2 points). Devant l'invraisemblance de la réduction proposée par
Sarkozy certains proposent de la ramener à 1 point du PNB, d'autres de réaliser la diminution d'un point de PNB, le reste dès que l'on pourra dégager de nouvelles ressources.
12. Pour aller plus loin que d'un point du PNB, Nicolas Sarkozy ne peut compter que sur les mesures qui selon lui permettraient d'accélérer la croissance.
Une croissance forte relativiserait en effet le poids de l'Etat.
121 La première de ces mesures est la diminution massive des impôts sur les personnes.
Pour y parvenir, Nicolas Sarkozy compte sur la quasi-suppression des droits de succession et l'abaissement de 60 % à 50 % du seuil de déclenchement du bouclier fiscal en intégrant dans le périmètre retenu certains prélèvements sociaux (CSG et CRDS). Il semble que l'on s'oriente maintenant vers une moins grande générosité notamment en n'intégrant plus les prélèvements sociaux dans le calcul du bouclier fiscal. Le choix de la diminution de la
pression fiscale sur les gros contribuables demeure cependant au centre du dispositif de Sarkozy pour relancer la croissance.
En 1981 le Président Reagan comptait aussi dynamiser la croissance américaine par des baisses d'impôts sur les plus riches. Il se référait à la théorie de l'économiste américain Arthur Laffer. Pour cet auteur, l'impôt tue l'impôt et la croissance. Au-delà d'un certain seuil de prélèvements, le rendement de l'impôt diminue car les contribuables ont plus avantage à échapper à l'impôt qu'à accroître leur revenu, autrement dit à produire plus. La prise en compte de cette théorie dans la première politique de l'administration
Reagan aboutit à ne provoquer qu'une forte récession de l'économie et aggrava le déficit fédéral. Certes, dans un premier temps, il était prévu que la diminution de l'impôt et les coupes dans les programmes sociaux provoqueraient une légère augmentation du déficit mais très vite, l'augmentation de la production devait permettre de le combler. En réalité, les Etats-Unis connurent une sévère récession et le déficit (légué par l'administration Carter) de 50 milliards fut multiplié par 3. Les baisses d'impôts ne provoquèrent aucun sursaut productif des contribuables.
Reagan maintint les diminutions d'impôts mais ne lutta plus contre les déficits, il les fit même bondir à un niveau jamais atteint en accroissant brutalement les dépenses militaires. Ce fut le
plus bel exemple de relance keynésienne. Grand communicateur, le
président Reagan fit croire aux Américains qu'il n'avait pas changé de politique.
Privilégier les privilégiés ne relance pas la croissance. Les contribuables riches qui voient leurs impôts chuter ne consomment pas plus mais une plus grande partie de leur épargne s'engouffre dans la spéculation. Or, cette dernière, en dehors des krachs boursiers, est un jeu à sommes nulles, les gains des uns proviennent de la perte des autres et il n'y a pas création de
véritable valeur. Par contre, elle a des effets collatéraux graves, par exemple dans le domaine foncier et sur les taux de profits exigés par les apporteurs de capitaux.
122. La chute des prélèvements sur les entreprises peut avoir par
contre des effets plus positifs mais à condition que la croissance soit de retour. Bien avant Keynes, l'économiste britannique, Clément Juglar, avait fait remarquer que pour produire plus les entreprises ne regardent pas derrière elles, leurs coûts de production, mais devant elles, la demande qui leur est adressée. Si la croissance n'est pas de retour, on ne voit pas pourquoi elles produiraient plus. Contrairement à ce qui s'est passé sous le gouvernement Jospin qui bénéficiait d'une reprise de la croissance, depuis 2002, les subventions et les baisses des charges sur les
entreprises n'ont pas provoqué de créations massives d'emplois. Quand la croissance n'est pas de retour, l'augmentation des profits permet seulement aux grandes entreprises de mieux satisfaire les appétits des investisseurs financiers ou pire de participer elles-mêmes à la spéculation financière, voire de racheter leurs propres actions afin d'accélérer leur hausse.
Quand la demande n'est pas au rendez-vous, petites et grandes
entreprises n'ont pas avantage à produire plus. Si elles investissent, elles préfèrent les investissements de productivité qui
permettent de produire pas plus mais avec moins de travail. En France, cet investissement stimule d'autant moins la croissance que dans le domaine des biens d'équipements nous en exportons moins que ce que nous en importons. Quand Jacques Chirac voulut en 1974 pratiquer une relance par l'investissement, il ne provoqua qu'une brutale augmentation du déficit commercial.
1.2.3 Redonner de la flexibilité à l'économie afin qu'elle s'adapte plus facilement aux changements de l'économie mondiale est le second facteur sur lequel Nicolas Sarkozy compte pour accélérer la croissance. Cet ajustement est désirable.
Toutefois, la manière dont les réformateurs libéraux le mettent en oeuvre aboutit souvent aux mêmes conséquences que les propositions précédentes.
Pour redonner plus de flexibilité, le programme de Nicolas Sarkozy
énonce une série de mesures concernant la durée du travail et le contrat de travail. La possibilité de réaliser des heures supplémentaires est encouragée par les suppressions des charges pesant sur elles, le travail le dimanche plus largement autorisé. L'âge légal du départ à la retraite ne sera plus un buttoir. Dans la
réforme du contrat de travail proposée par Nicolas Sarkozy, il y a eu quelques cafouillages entre la généralisation du CNE et l'instauration d'un contrat de travail unique. Mais le résultat
recherché est le même : favoriser le développement des emplois
précaires et à temps partiel pour donner plus de flexibilité aux entreprises. Or, ces dernières années, la précarité des emplois n'a fait que croître et la flexibilité des salariés français est déjà très élevée. Le taux de rotation des salariés français est un des plus élevés des pays occidentaux et la croissance française demeure médiocre. Pourtant Nicolas Sarkozy pense que ces propositions tout en donnant plus de flexibilité à l'économie, permettront aux salariés de gagner plus.
1.2.4. D'autres propositions visent à encadrer le droit de grève et le pouvoir syndical. Ce fut un classique des politiques reaganiennes et thatchériennes. Elles visent à empêcher que l'opposition syndicale bloque la recherche d'une plus grande flexibilité. Dans les propositions de Nicolas Sarkozy, on trouve ainsi l'imposition du service minimum, l'impossibilité d'empêcher ceux qui veulent travailler de travailler si 51% des travailleurs d'une entreprise se
déclarent contre la grève ou encore l'ouverture de négociations pour
redéfinir la représentativité des syndicats. Ces propositions oublient qu'en France, du fait de son histoire sociale, la grève n'est pas d'abord une façon d'imposer un compromis mais une manière de
mobiliser les salariés. Les conflits sociaux seraient plus facilement
réglés si les syndicats étaient plus forts.
1.2.5. Enfin, comme le proposent toutes les réformes libérales actuelles, le programme de Sarkozy veut limiter ce qu'il nomme l'assistanat au profit de la responsabilité. Il veut responsabiliser les assurés en limitant les remboursements, introduire le donnant-donnant dans les prestations compensant la perte de travail, limiter leur durée; encore faut-il pour rendre ces mesures supportables que la croissance reprenne suffisamment pour offrir du travail à ceux qui en cherchent !
C'est de toute évidence le talon d'Achille du programme du candidat de l'UMP. Il propose des mesures qui, pour faciliter la reprise de la croissance, supposent que la croissance ait préalablement repris.
En fait la théorie libérale n'a pas été élaborée pour réguler des
économies développées.
A l'origine, elle était destinée à justifier la lutte contre les réglementations royales et les corporations qui bloquaient la révolution industrielle. Elle y parvint mais, dans un premier
temps, l'exode rural et la chute du travail artisanal furent plus
rapides que l'augmentation de l'emploi dans les usines. Ce n'est que dans le dernier tiers du XIXe siècle, que le capitalisme
devint socialement acceptable grâce à la montée des organisations
syndicales, l'immigration massive des Européens hors d'Europe qui dégonfla le marché du travail et le renforcement des institutions démocratiques. Ces dernières années, de brutales mesures libérales permirent à des pays socialistes de briser les anciennes structures de type soviétique, mais là aussi au prix d'un coût humain très élevé. On comprend que Nicolas Sarkozy, pour justifier
l'application en France de la médecine libérale, noircisse la situation présente. En tant que politique de régulation, le libéralisme n'est efficace que durant les périodes où des facteurs exogènes stimulent puissamment la croissance. Ce fut le cas durant la seconde moitié du XIXe Siècle et le premier quart du XXe. Notons cependant que la théorie libérale a ouvert de nouvelles perspectives d'analyses micro-économiques, c'est-à-dire des choix individuels. Elle a perdu son efficacité dans le domaine des politiques économiques mais
a permis des avancées méthodologiques importantes. Avec Léon Walras qui était socialiste, elle est devenue une manière d'analyser une situation en la confrontant à ce que, théoriquement,
donnerait la concurrence pure et parfaite. A côté de son traité
d'économie pure, Léon Walras écrivit un traité d'économie sociale qui prônait entre autres la confiscation de la rente foncière
et la nationalisation des chemins de fer. En recherchant les conditions de l'équilibre général, Walras a aussi démontré l'interdépendance de toutes les activités économiques.
Jean-Marie ALBERTINI -23/02/2007