S. ROYAL SUR FRANCE INFO
Interview de Ségolène Royal, France info, mardi 5 juin 2007
Présentateur : Bonsoir, Ségolène Royal !
Ségolène ROYAL : Bonsoir !
Présentateur : Un juge pour enfants poignardé à Metz, dans son propre bureau. Les magistrats sont très en colère ce soir. Les comprenez-vous ? Les soutenez-vous ?
Ségolène ROYAL : Oui. Je comprends leur colère, leur amertume. Je voudrais d'abord témoigner à ce magistrat poignardé, et à sa famille, toute ma solidarité. Le Ministère de la Justice donne le sentiment de découvrir ce problème. Or, voilà maintenant plusieurs années que les syndicats des magistrats tirent la sonnette d'alarme sur les tribunaux qui ne sont pas suffisamment protégés. C'est-à-dire qu'il y a de moins en moins de policiers présents aux audiences. Et l'on sait qu'un tribunal est un lieu où il y a de profonds conflits humains, et donc la présence policière est absolument indispensable. On sait aussi que les magistrats dénoncent le manque criant de personnels, de magistrats, de greffiers, de secrétaires...
Présentateur : De moyens globalement.
Ségolène ROYAL : ... de moyens, globalement. Et donc, je crois que l'annonce d'une mission que vient de faire la ministre de la Justice n'est absolument pas à la hauteur du problème. La situation, elle est connue. La carence en matière de moyens humains, elle est connue. Et donc, c'est tout de suite qu'il faut répondre à cette préoccupation. J'ajoute que les dénonciations récentes de Nicolas Sarkozy au cours de cette campagne contre les magistrats, des dénonciations répétées. Souvenez-vous ce qu'il disait du juge des enfants - je rappelle que c'est un juge des enfants qui vient de se faire agresser -, dénonçant en particulier, par exemple, leur "laxisme". Je crois que cela aussi, ce type de déclaration, met en péril le respect des autorités - des autorités judiciaires, des autorités policières. Et là aussi, je crois que cela rejoint... il y a un point commun entre ce qui vient d'être révélé par rapport à la rupture de confiance entre la population et la police dans le département de Seine-Saint-Denis. Là, c'est un problème de respect des magistrats qui est mis clairement en évidence. Et donc, je crois qu'il faut remettre de l'ordre juste, c'est-à-dire rappeler et protéger les institutions de notre pays, en leur donnant des moyens. Et je ne vois pas comment, si vous le permettez - juste ajouter un mot -, je ne vois pas comment le Gouvernement actuel pourra faire s'il persiste dans son intention de supprimer un fonctionnaire sur deux.
Présentateur : J'allais vous poser la question, parce que des moyens supplémentaires, vous dites "des policiers", mais les policiers, les syndicats de policiers, nous ont dit cet après-midi : "On n'a pas les moyens d'aller dans les tribunaux".
Ségolène ROYAL : Bien sûr, parce que ces moyens, en plus, diminuent. Ces moyens diminuent considérablement, et vont encore diminuer puisque Nicolas Sarkozy a rappelé que pour financer les cadeaux fiscaux qu'il vient d'annoncer, qui s'élèvent à 20 milliards d'euros, je le rappelle, et qui vont concerner seulement quelques milliers de Français, il va, pour trouver des recettes, supprimer un fonctionnaire sur deux, le poste d'un fonctionnaire sur deux qui part à la retraite. Donc, comment va faire l'État pour assurer la protection et la sécurité de la population française ? C'est une vraie question et un vrai débat politique.
Présentateur : En matière de justice, il y a déjà eu des mesures annoncées par la Garde des Sceaux, Rachida Dati, sur les peines plancher, sur l'excuse de minorité qui ne sera plus valable dans certains cas. Est-ce que ces mesures sont de nature à apaiser la situation ? Est-ce que ce sont les bonnes premières mesures à prendre pour la Justice ?
Ségolène ROYAL : Vous savez, je voudrais d'abord rappeler qu'une loi sur deux n'est pas appliquée. Et donc, on sait que l'agitation législative, c'est-à-dire les annonces législatives qui font croire à l'opinion que les problèmes vont être réglés parce qu'une nouvelle loi va être votée alors que les lois précédentes ne sont toujours pas appliquées, je crois que cela, ce sont des méthodes du passé.
Présentateur : Donc, cela ne sert à rien ?
Ségolène ROYAL : Ce qui manque, aujourd'hui, ce sont des moyens concrets, des moyens matériels pour bien fonctionner, c'est-à-dire en particulier pour la Justice des mineurs. Vous voyez, il y a un lien entre les deux questions que vous venez de poser. Donnons donc des moyens à la Justice des mineurs, renforçons le nombre de centres éducatifs fermés, qui ont été annoncés il y a cinq ans et qui ne sont toujours pas construits, développons les alternatives à la prison, mettons en place des moyens pour répondre, et pour riposter, au premier acte de délinquance. Or, aujourd'hui, 70% des délinquants sont des jeunes qui n'ont pas été punis au premier acte de délinquance, faute de moyens pour les juges des mineurs d'avoir des réponses adaptées à ces premiers actes de délinquance qui ne sont pas graves au début, mais qui, s'ils ne sont pas sanctionnés, s'aggravent.
Présentateur : Ségolène Royal, comment, plus globalement, jugez-vous les premières semaines de votre ancien adversaire, aujourd'hui chef de l'État ? Est-ce qu'il n'y a quand même pas un souffle nouveau dans la manière de prendre les affaires ? Je prends l'affaire Betancourt, par exemple ; on a un espoir ce matin avec la libération du chef des FARC - d'un chef des FARC ?
Ségolène ROYAL : Je crois que tout ce qui pourra être fait pour obtenir la libération d'Ingrid Betancourt va dans le bon sens. J'ai reçu la famille d'Ingrid Betancourt il y a quelques semaines, et moi, j'ai été vraiment très, très impressionnée, d'abord par le courage de cette famille, de ses enfants qui se battent sans vraiment lâcher l'obstination, qui ont la conviction que leur mère est vivante. Et vraiment, je souhaite du fond du cœur que la preuve soit vraiment prochainement rapportée.
Présentateur : Nicolas Sarkozy ?
Ségolène ROYAL : Et sur cette question, écoutez, s'il réussit, je serai la première à l'en féliciter.
Présentateur : Dimanche, premier tour des législatives. Pensez-vous que l'opposition est vraiment capable de limiter la casse, sachant la vague bleue qui est annoncée ?
Ségolène ROYAL : Bien sûr. D'abord, non seulement, elle doit se battre, se mobiliser dans cette campagne, mais regardons les choses de près. On nous avait annoncé une rupture. Ce qui est clair, c'est que si la Droite remporte cette victoire écrasante que les sondages semblent annoncer… Je pense qu'ils se trompent les sondages. Pourquoi ? Parce qu'ils ne tiennent pas compte de l'équation personnelle des candidats. C'est-à-dire qu'ils donnent des appréciations quantitatives sur des étiquettes politiques. Mais on sait bien que des députés bien implantés, travailleurs, présents dans leur circonscription, peuvent parfaitement résister et être réélus. En tout cas, c'est l'appel que je lance aux électeurs.
Présentateur : Vous estimez à combien le nombre de députés que vous pourriez avoir ?
Ségolène ROYAL : Je ne fais pas de pari de ce type. Il faut que nous soyons le plus nombreux possible, parce que, au fond, à Droite, nous avons quoi ? Nous avons finalement la reconduction de 350 députés qui seront les mêmes. Donc, plus les députés de Gauche seront nombreux, plus l'Assemblée sera à l'image de la France, c'est-à-dire un renouvellement des générations, des femmes, des députés de toutes origines. Et donc, cette... la nouvelle vague, elle est vraiment à Gauche, la nouvelle vague, puisque c'est là qu'il y a eu un effort fait. D'abord, nous sommes le seul parti à avoir réaliser la parité au niveau des candidatures. Et donc, plus la Gauche sera forte à l'Assemblée nationale, plus la diversité sera représentée, et plus l'Assemblée sera à l'image du pays.
Présentateur : Gauche attaquée par François Fillon. Est-ce que la Gauche n'aime plus la France ?
Ségolène ROYAL : Je suis profondément choquée de cette façon de parler et de dire. Et je dirais que c'est un avant-goût de ce qui pourrait se passer s'il y avait une majorité de Droite écrasante à l'Assemblée. Puisque, avant même le vote des électeurs, on voit poindre l'arrogance et le mépris. Mais vous connaissez la suite de la phrase.
Présentateur : Allez-y !
Ségolène ROYAL : "Aimez la France ou quittez-la". Eh bien, non, monsieur Fillon. La France, nous n'avons pas l'intention de la quitter, et nous avons bien l'intention d'exister, d'être présents, d'alerter, de nous opposer et aussi de proposer. Et vous savez, j'entends dire que la Droite veut un pays de propriétaires. Moi aussi, je suis favorable à faciliter l'accession à la propriété, bien sûr. Mais il ne faudrait pas qu'elle confonde les choses et qu'elle se considère comme propriétaire de la France.
Présentateur : Votre proposition pour l'opposition à l'avenir, avec une rénovation pour le PS qui est déjà engagée. Comment elle peut s'articuler, notamment comment les comités Désirs d'avenir, qui vous ont soutenue à la présidentielle, peuvent-ils prendre une place ? Doivent-ils s'impliquer au PS ? Vous-même, allez-vous vous impliquer davantage ? Étant naturellement le chef de l'opposition, est-ce que vous devez être chef du Parti Socialiste ?
Ségolène ROYAL : On verra tout cela le moment venu. Sur les comités Désirs d'avenir, il y a... 70% des adhérents de ces comités sont membres du Parti Socialiste, sont des militants socialistes. Et puis...
Présentateur : 30% ne le sont pas.
Ségolène ROYAL : Et 30% ne le sont pas. Et je crois que c'est très important qu'il y ait, justement, des lieux où l'on puisse débattre avant, ensuite, peut-être, de franchir le pas et d'adhérer au Parti Socialiste. En effet, il y a un travail de rénovation que j'ai commencé au cours de cette campagne présidentielle par les méthodes, par la façon de faire de la politique, par l'exemple même que je donne en refusant le cumul des mandats entre mon mandat de présidente de Région et le mandat de députée que je ne sollicite pas à nouveau.
Présentateur : Comment rénover le PS sans être à la tête du PS, finalement ?
Ségolène ROYAL : Mais nous verrons le moment venu. En tout cas, cette question…
Présentateur : Vous ne l'excluez pas ? Vous ne l'excluez pas, donc ?
Ségolène ROYAL : Je ne l'exclus pas, mais cette question se posera le moment venu. Aujourd'hui, nous sommes dans la bataille des législatives. C'est une étape extrêmement importante parce que, pour rénover le Parti Socialiste, pour imaginer la Gauche de demain, pour remettre en cause un certain nombre de dogmes anciens, il faut que nous soyons nombreux à l'Assemblée nationale. Mais, l'opposition, elle s'exerce aussi dans les collectivités territoriales, dans le mouvement social, dans le mouvement associatif - partout. Et je pense, en particulier, aux jeunes des quartiers qui se sont inscrits pour la première fois sur les listes électorales, et qui ont envie aussi de participer à la France renouvelée.
Présentateur : Merci Ségolène Royal, pour cette campagne législative.