Ségolène ROYAL : Bonjour.
Françoise LABORDE : Alors, c'est la première fois qu'on vous retrouve sur un plateau de télévision depuis la défaite du 6 mai. D'abord, comment ça va ? Est-ce que vous avez surmonté cet échec ?
Ségolène ROYAL : Oui, bien sûr, heureusement d'ailleurs, parce que je crois que, d'abord, toute cette énergie qui m'a été apportée pendant cette campagne, j'ai envie aujourd'hui de la rendre à tous ceux qui se sont mobilisés, à ces 17 millions d'électeurs. C'est un moment très important de la vie démocratique que les élections législatives. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit de mettre en place des contre-pouvoirs, de mettre en place une opposition nouvelle aussi, sans esprit de revanche mais aussi sans fatalisme, et donc avec une très forte mobilisation parce que je crois que nous devrons construire cette opposition nouvelle, chargée à la fois de surveiller, de proposer et aussi de s'opposer.
Françoise LABORDE : Alors, sur l'action gouvernementale, on vous a déjà entendue assez critique sur l'action du président de la République, Nicolas Sarkozy, et en même temps vous l'exhortez, je cite, "à passer à l'acte avant les législatives" ?
Ségolène ROYAL : Bien sûr, je crois qu'il y a des décisions qui devraient être prises très rapidement. Je voudrais vous donner 2 exemples…
Françoise LABORDE : Oui.
Ségolène ROYAL : … on vient de voir sur vos images Nicolas Sarkozy visiter un hôpital ; ceci ne relève pas du pouvoir législatif. On sait qu'il y a un certain nombre de besoins très aigus dans l'hôpital, dans les structures qui accueillent des personnes handicapées ou des personnes âgées ; moi, je veux qu'avant le 1er tour des élections législatives des décisions concrètes soient prises.
Françoise LABORDE : Pour qu'il nous montre sa détermination, c'est ça ?
Ségolène ROYAL : Pour que les engagements pris soient rapidement tenus et qu'on voit que ces engagements, qui ont été pris, passent… sont traduits directement dans l'action. Je vais vous donner un autre exemple. Je souhaite qu'il y ait un moratoire sur les OGM. L'Allemagne vient de prononcer ce moratoire sur les OGM parce qu'il y a un problème, et donc le principe de précaution doit être apporté si on veut protéger à la fois l'environnement mais aussi l'alimentation donc la santé publique. Alain Juppé l'avait annoncé ; il vient de reculer. Je demande que cette décision soit rapidement prise. Ce que je veux dire par là, c'est que l'opposition nouvelle que nous devons créer par cette opposition qui doit être la plus large possible à l'Assemblée Nationale... C'est pourquoi je lance un appel non seulement aux 17 millions d'électeurs qui se sont portés sur mon nom, pour que cette opposition soit la plus large possible, que les députés socialistes et de Gauche soient les plus nombreux possible, mais aussi que les députés de Gauche sortants - les Socialistes, les Radicaux, les Communistes et les Verts - soient reconduits dans leurs fonctions parce que nous pourrons, justement, peser pour que les engagements qui vont dans le bon sens soient pris ; nous pourrons protéger, c'est-à-dire empêcher un certain nombre de dérives - s'opposer par exemple aux franchises médicales…
Françoise LABORDE : Mais est-ce que… Ségolène Royal, vous n'êtes pas quand même un tout petit peu parfois étonnée par le… ou déstabilisée même… - quand je dis vous c'est évidemment la Gauche - par le style Sarkozy qui, d'une certain façon, a un peu vidangé, si je puis me permettre cette image, les idées, y compris les hommes, y compris à Gauche en récupérant dans son gouvernement, en pratiquant l'ouverture que vous préconisiez avec François Bayrou et en recrutant y compris dans les rangs du PS ?
Ségolène ROYAL : Vous savez, moi, j'ai toujours cru à la politique par la preuve et donc je jugerai, et nous jugerons, sur les actes. Et ce que l'on voit sur un certain nombre de réformes qui sont engagées, c'est d'abord leur côté injuste et c'est leur dangerosité. Je voudrais prendre 3… citer 3 faits : le bouclier fiscal, qui est déjà engagé, va aboutir à faire en sorte que 350 millions d'euros seront distribués aux 15 000 contribuables les plus riches, alors que l'on sait que la France est très endettée - d'ailleurs, vous observerez que l'on n'entend plus du tout parler de la dette. Deuxième exemple : il y a une remise en cause qui se prépare sur le contrat de travail, il faut donc une opposition forte pour protéger les Français contre ce dérèglement. Troisième exemple, je l'évoquais à l'instant : les franchises médicales qui vont aboutir à ce que certaines familles soient déstabilisées, que l'accès aux soins - comme viennent de le dire les médecins -, soit remis en cause, or ce qu'il faudrait faire aujourd'hui, c'est relancer la croissance pour que les cotisations reviennent dans les caisses de la Sécurité Sociale.
Françoise LABORDE : Alors, on va revenir évidemment à ces questions, mais juste une question : Bernard Kouchner au Quai d'Orsay, est-ce que vous considérez-vous, personnellement... est-ce que vous vous êtes sentie trahie ?
Ségolène ROYAL : Ça ne m'a pas fait plaisir parce que Bernard Kouchner est un ami de longue date, je l'ai associé à ma campagne... ça ne m'a pas fait plaisir…
Françoise LABORDE : Alors…
Ségolène ROYAL : … mais je ne veux rien dire de désagréable à son égard.
Françoise LABORDE : … d'aller au-delà, très bien. Au-delà de la critique du programme Sarkozy, qu'est-ce que vous, concrètement, vous avez à proposer ? Parce qu'on a le sentiment que vous voulez justement qu'il se découvre pour pouvoir faire des contre-oppositions ?
Ségolène ROYAL : Non, pas seulement. Par exemple, nous aurons des propositions à faire sur le logement, puisque vous avez vu qu'il y a une certaine pagaille sur ce qui a été annoncé sur les déductions des intérêts relatifs à l'acquisition de la résidence principale. J'étais, il y a 2 jours, sur le marché de Saintes en Charente-Maritimes avec la candidate…
Françoise LABORDE : Vous trouvez que c'est injuste le système qui est mis en place ?
Ségolène ROYAL : Eh bien, les gens sont venus vers moi en disant : "Est-ce qu'il ne nous a pas menti ? J'ai voté pour lui parce que je croyais que les taux d'intérêt de l'achat de mon pavillon allaient être déduits de mes impôts et j'apprends qu'il n'en n'est rien". Autre exemple : il avait, lors de notre débat, promis que…
Françoise LABORDE : Tout ça dépend à quelle date on a acheté ; c'est surtout ça la différence.
Ségolène ROYAL : Oui, mais même pour les emprunts à venir…
Françoise LABORDE : Oui, oui.
Ségolène ROYAL : … Il ne s'agit pas d'être rétroactif, mais pour les emprunts actuellement remboursés sur des achats qui ont déjà eu lieu, tous les gens ont cru…
Françoise LABORDE : Bien sûr.
Ségolène ROYAL : … qu'ils allaient être concernés. Autre exemple : il avait promis dès son élection, de stopper immédiatement les négociations pour l'intégration de la Turquie en Europe ; il a dû faire marche arrière, donc soit il ne connaissait pas ces dossiers - ce que je ne crois pas -, soit il a volontairement dit des choses qui ne correspondaient pas à la vérité. Donc, non seulement l'opposition a une force pour proposer, justement. Je pourrais donner d'autres exemples : la rentrée scolaire se prépare, il semblerait que la suppression des 5 000 postes va se concrétiser pendant l'été, or Nicolas Sarkozy avait repris l'une de mes propositions - l'installation du soutien scolaire gratuit et individualisé à la rentrée prochaine. Je souhaite que ce soit fait avant les élections législatives…
Françoise LABORDE : On va…
Ségolène ROYAL : … puisque ça relève du pouvoir réglementaire.
Françoise LABORDE : … on ne va pas multiplier les exemples parce qu'on n'aurait pas le temps mais…
Ségolène ROYAL : Non, mais je voudrais juste dire que si cela n'est pas fait avant les élections législatives…
Françoise LABORDE : Oui.
Ségolène ROYAL : … alors qu'il peut le faire…
Françoise LABORDE : C'est la preuve…
Ségolène ROYAL : … voilà une raison de plus de faire en sorte que l'opposition soit forte à l'Assemblée.
Françoise LABORDE : François Hollande a indiqué qu'il voulait quitter la direction du Parti Socialiste. Alors, est-ce qu'il faut attendre le congrès de 2008 pour prendre cette décision, et est-ce que vous-même vous serez candidate au poste de premier secrétaire - l'expérience montre en tout cas que pour être une candidate ou un candidat à l'élection présidentielle, il vaut mieux être à la tête d'un parti aussi ?
Ségolène ROYAL : C'est vrai qu'il vaut mieux un parti uni, où les gens se serrent les coudes, où l'on n'entend pas de petites phrases, où il n'y a pas de trahisons, où il y a une cohérence derrière le candidat ou la candidate. En même temps, je crois que ce moment n'est pas encore venu pour en débattre et le premier secrétaire dira, le moment venu, ce qu'il a l'intention de faire…
Françoise LABORDE : Et si…
Ségolène ROYAL : … mais il y a un certain nombre d'attaques qui sont dirigées contre lui et, vraiment, ne grandissent pas leurs auteurs. Je crois qu'aujourd'hui le temps est à la mobilisation pour les élections législatives et ensuite il faudra refonder le logiciel de la Gauche parce que …
François LABORDE : Parce que les élections législatives si, en effet, c'est une défaite importante, il faudra tout refonder, tout remettre à plat, et y compris avancer le Congrès ?
Ségolène ROYAL : Il faudra d'abord s'inscrire dans la continuité de l'élection présidentielle. J'ai entamé, au cours de cette campagne, une rénovation profonde des méthodes politiques…
Françoise LABORDE : Oui, oui.
Ségolène ROYAL : … la démocratie participative, qui a beaucoup plu aux Français, qu'il va falloir continuer. J'ai mis sur la table un certain nombre de concepts nouveaux, d'idées nouvelles, qui correspondaient à la réalité de la vie des gens. Le Parti Socialiste doit continuer et doit revisiter la totalité de son logiciel en fonction de la réalité et des problèmes qui se posent aujourd'hui. Il y a un travail refondateur…
Françoise LABORDE : Alors…
Ségolène ROYAL : … à faire très important ; et j'y prendrai toute ma place.
Françoise LABORDE : … ça veut dire, Ségolène Royal, que, de la même façon que vous aviez dit à l'époque : "Si je suis en situation d'être candidate, je le serai", est-ce que vous pouvez dire aujourd'hui, concernant le poste de premier secrétaire du Parti Socialiste : si vous êtes en situation, est-ce que vous serez candidate ?
Ségolène ROYAL : Je ne veux pas me positionner aujourd'hui de cette façon-là. Ce que je dis très clairement, c'est que sur l'imagination, sur la façon dont nous devons préparer la Gauche du XXIème Siècle et la prochaine alternance, je serai à mon poste et présente ; ensuite, nous verrons de quelle façon cela pourra se faire, en respectant les hommes et les femmes, en se mettant au service du collectif. Mais je suis…
Françoise LABORDE : Mais vous n'excluez rien ?
Ségolène ROYAL : Mais je n'exclut rien, je ne m'interdis rien.
Françoise LABORDE : Merci, Ségolène Royal.