Fête de la Rose de Melle – samedi 25 août 2007
Discours de Ségolène Royal
Une nouvelle étape dans la façon de penser et d’agir
Merci pour ces retrouvailles, pour votre confiance, votre fidélité, votre engagement intact.
Certains se demandent pourquoi je prends la parole aujourd’hui à quelques jours de l’université d’été du parti
socialiste. J’ai lu certains commentaires : lorsque que les socialistes se taisent, ils n’ont rien à dire, lorsqu’ils parlent, ils sont en compétition. Je vais vous faire une
confidence : j’ai quelque chose à vous dire et je ne suis en compétition avec personne et ne recherche rien d’autre que d’assumer mes responsabilités dans le débat d’idées. De toute façon,
c’est un travail collectif de longue haleine qui commence. Et, même, ce que je vais vous dire aujourd’hui est le fruit d’un travail collectif, c’est le début d’un processus au long cours.
Comme je m’y étais engagée et forte ce que j’ai compris durant cette campagne, je commence aujourd’hui, comme
viennent de le faire tous les amis qui se sont exprimés, à mettre ce que j’ai appris au service de tous les socialistes, simplement et sérieusement et, au-delà, de l’action au service de la
France. Je souhaite aussi faire monter les nouvelles générations, renouveler celles et ceux qui participent au débat.
Je ne vais pas vous faire un grand discours grandiloquent, un discours de campagne, mais vous présenter quelques
idées fortes en complément de ce qui a été dit tout à l’heure. J’ai retrouvé ici une ambiance de travail propice à la réflexion.
Cette réflexion devra déboucher sur une rénovation profonde de nos méthodes et de certaines de nos idées dans la
fidélité à nos valeurs.
Je me sens entièrement mobilisée et animée d’une volonté très solide et du bonheur qui nous rassemble. Contrairement
à ce que je lis ici ou là, je n’ai aucun esprit de rancune, de revanche, aucune amertume, y compris envers ceux dont la chaude affection littéraire
m’entoure dans cette rentrée. Je ne suis animée que par une énergie positive, plus renforcée par les épreuves et les bonheurs vécus au cours de cette année écoulée.
Le renouveau, ce sera aussi une nouvelle manière pour nous les socialistes de travailler ensemble entre nous et une
nouvelle manière de dialoguer avec les autres forces politiques parce que les besoins sont urgents et que les solutions ne peuvent pas attendre, que les Français sont impatients. Nous sommes
aujourd’hui dans l’opposition mais ce qu’attendent de nous des millions de gens c’est que nous nous comportions comme si nous étions en responsabilité pour nous mettre, là où nous sommes, parti,
parlement, syndicats, laboratoires, entreprises, associations, régions, départements communes, au service de la nécessaire transformation des structures économiques et sociales du pays en
agissant pour que ces mutations indispensables et difficiles ne se fassent pas au profit de quelques-uns uns et aux dépends du plus grand nombre.
Nous devons avoir la même attitude intellectuelle que celle d’un
chercheur devant un problème nouveau : modestie mais obstination, esprit de curiosité et d’inventivité, rassemblement des intelligences, invention de nouvelles façons de faire, de se parler et de réfléchir.
Quelques leçons de l’élection présidentielle
L’élection présidentielle nous a fourni des leçons précieuses. Je ne serai pas exhaustive ici, bien sûr, ce serait
trop long.
Tout d’abord, quelle année riche d’expériences, de
rencontres, d’espérances, avec ses joies et bien sûr ses peines, sa déception dans le résultat mais quelle année formatrice pour les prochaines batailles et nos prochaines victoires !
Qu’avons-nous fait ensemble ?
A la fin de ces campagnes présidentielle et
législative, nous avons commencé à inventer le socialisme du 21ème siècle, nous avons fait vivre à une échelle inédite et avec intensité,
cette démocratie qui rend aux Français la parole et, avec elle, le pouvoir de proposer et de peser.
Nous avons redonné à nos concitoyens le goût de la
chose publique et du débat politique, et notamment aux jeunes.
Nous n’avons abandonné à la droite aucun terrain,
car il n’y a pas des sujets de gauche et des sujets de droite mais des problèmes que vivent les Français, notamment la baisse du pouvoir d’achat en cette rentrée. Par contre, il y a des manières
de gauche et des manières de droite d’apporter des réponses à ces problèmes et aussi des dépassements et des convergences au-delà de l’affrontement bloc contre bloc.
Nous avons rencontré tant de gens dans tout le pays
qui ont soif de progrès.
Tant de gens qui refusent l’assistanat mais veulent
des solidarités vraies, efficaces, respectueuses de la dignité due à chacun.
Et pourtant, nous avons perdu.
Pourquoi ? Il y a, en effet, parmi d’autres
raisons, deux chantiers essentiels que nous n’avons pas eu le temps de conduire à leur terme et pour lesquels il faut reprendre l’ouvrage :
-
actualiser complètement nos réponses, nos
propositions pour qu’elles soient
en prise directe sur la société et les attentes d’aujourd’hui. Il nous faut voir le monde tel qu’il est et moi-même je l’avoue, j’ai parfois improvisé à cause du temps qui était compté.
Mais regarder les choses en face ne suffit
pas : il nous faut aussi être inventifs, créatifs, ne pas déplorer ce qui n’est plus : repérer et comprendre les prémisses d’autres
possibles,
penser les menaces mais aussi les opportunités
nouvelles du monde d’aujourd’hui, pour mieux protéger de ses risques et se saisir de ses chances.
-
le temps nous a aussi manqué collectivement
pour nous organiser en un grand parti moderne, portes et fenêtres largement ouvertes sur la société,
efficace, tirant dans le même sens, mobilisant au mieux les réserves d’intelligence collective et d’engagement de ses militants et de ses sympathisants dont j’ai pris la mesure pendant cette
campagne. Un grand parti moderne qui prenne pleinement appui sur cette force de propositions dont les milliers de contributions ont montré la richesse, de l’entreprise à l’école en passant par
l’excellence écologique, le logement, les retraites et tous ces grands chantiers que nous allons prendre à bras le corps en partant d’une analyse sans œillères des choses telles qu’elles sont et
des attentes fondamentales que partagent les Français quels qu’aient été leurs votes.
La bonne nouvelle = ce temps qui nous a manqué, nous allons le
prendre.
Je vous en fais la promesse. Et nous achèverons le
travail. Collectivement. Fraternellement. Obstinément. Et surtout, tous ensemble.
Mais ce que nous avons été nombreux, dans les étapes, à voir c’est qu’il faut se méfier des faux débats qui
déconcertent nos électeurs. Je prendrai deux exemples. Le marché et la place de l’individu dans notre société.
Est-on pour ou contre le marché ? Question singulière pour un parti qui ne professe plus depuis bien longtemps
l’étatisation des moyens de production.
Le marché nous est aussi naturel que l’air que l’on respire ou que l’eau que l’on boit. Il s’agit là d’un jeu
d’enfoncement de portes ouvertes. Mais l’eau peut être polluée et l’air vicié et c’est là que le débat politique trouve sa pertinence.
Nous inscrivons bien évidement notre action dans le cadre des économies de marché et s’il faut l’écrire, écrivons-le
une fois pour toutes. Mais nous ne faisons pas confiance au marché pour assurer la justice sociale et la cohésion démocratique des sociétés, et s’il
faut le dire disons-le. Le marché se dirige spontanément vers là où il y a du pouvoir d’achat. Il n’est pas, contrairement à une gentille comptine des théoriciens libéraux, lucides sur les
nouvelles demandes sociales, les souffrances, les carences. Il s’y engouffrera quand l’action politique et les évolutions de la société auront créé le mouvement et le mouvement, le besoin. Par
exemple, l’industrie pharmaceutique et l’industrie du tourisme ont connu hier un boom grâce aux lois sur les congés payés et la sécurité sociale. Cette même logique se vérifiera demain avec la
sécurité environnementale. Le marché doit avoir sa place, toute sa place, rien que sa place. Les socialistes allemands ont une devise, le marché chaque fois que cela est possible, l’Etat chaque
fois que cela est nécessaire. Nous, socialistes français, nous pouvons y ajouter la juste place des services publics.
Je suis convaincue qu’un Etat et des collectivités locales en symbiose avec la société sont la canne d’aveugle du
marché. Ce qui veut dire des pouvoirs publics performants et une société agissante, participative, et par-dessus le marché une économie dynamique.
Seconde leçon et autre faux débat, l’individualisme.
Nous, socialistes, ne serions pas au clair quant à la place de
l’individu. Je suis assez sidérée que nous ayons peur de l’affirmation de l’individu qui est dans nos textes juridiques fondateurs celle de la personne humaine. Depuis l’Habeas corpus, la
déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la convention européenne des droits de l’homme, la liberté de conscience et d’expression de chaque être humain, et je n’oublie pas les droits de
la femme et de l’enfant, tout le progrès de la civilisation fut d’attribuer des droits nouveaux à chaque humain : le droit à un travail, à une famille à un logement, au savoir, à la santé.
Le rôle éminent de l’individu a commencé là et soyons en fiers d’y avoir contribué.
Notre objectif est donc de favoriser le plein épanouissement de chacun et nous sommes de gauche précisément en ce que
nous affirmons que chacun recèle des talents propres et que chaque être humain est singulier dans l’humanité plurielle.
La confusion réside ailleurs. Cette charge contre l’individualisme
révèle notre difficulté à élaborer des formes nouvelles et adaptées de délibération collective.
Nos concitoyens sont informés et ils demandent encore plus d’information, ils cherchent les lieux de confrontation,
comment prétendre le contraire après ce que nous avons vécu durant la campagne présidentielle ?
Le Parti Socialiste du 21ème siècle doit être à la fois un lieu de connaissance, un lieu de délibération,
d’élaboration, enfin un outil de combat collectif. Il ne peut l’être que s’il vit en osmose avec les citoyens dont il est une des représentations.
Ses réunions doivent être ouvertes, les mouvements de société doivent lui être associés, les forums doivent nourrir
ses propositions en amont, l’usage d’Internet doivent lui permettre d’être en contact quotidien avec ses millions d’électeurs.
Nos congrès doivent obéir à cette nouvelle logique. Plutôt que d’être le camp clos d’affrontements parfois obscurs,
les positions des uns et des autres doivent avoir été validées par des débats qui leur donneront leur légitimité. Il faut que notre fonctionnement favorise les vrais débats et pas la
prolifération des motions qui donnent souvent lieu à des règlements de compte inutilement brutaux suivis de synthèse parfaitement illisibles. Les Français se détournent de cette manière de faire
de la politique. Ils sont au-delà et pas en deçà, Ne nous y trompons pas ce malentendu sera fatal au Ps s’il n’est pas levé, et vite.
Enfin, si nous sommes ensemble, c’est pour ne pas se désunir à la première contrariété d’ambitions. Notre nouveau
fonctionnement devra être clair là dessus aussi. Ceci
signifie que la vie interne doit tenir compte des échéances institutionnelles. Le programme ne doit pas être un programme de tactique interne mais un programme pour convaincre et gagner et pour
faire progresser notre pays en réhabilitant justice et efficacité.
Le Parti socialiste est un grand parti, mais c’est aussi aujourd’hui un parti qui doute. C’est fructueux, le doute,
c’est se poser des questions sur ce que l’on est, sur ce que l’on pense. C’est un mouvement nécessaire, je dirai même salutaire : car j’y vois la marque de ceux qui savent se mettre en
question pour avancer.
On nous dit que la gauche dans son ensemble est aujourd’hui affaiblie par une accusation à laquelle elle n’a pas
répondu avec suffisamment de force.
La gauche est suspectée de faire du collectif la mesure de toute chose. Accusée de faire des situations individuelles
le seul résultat d’inerties sociales, de reproductions.
Suspectée de déresponsabiliser nos concitoyens, aussi, et de ne parler
que de droits, quand il faudrait parler de devoirs et de contreparties.
Accusée d’oublier la flamme qui anime tous ceux qui, chaque matin, se rendent à leur travail pour nourrir leur
famille et se bâtir une vie digne.
Nous ne devons pas seulement répondre à cette suspicion, mais reprendre l’offensive parce que c’est seule une bonne
articulation de l’individuel et du collectif qui permettra d’affronter les mutations du monde et les légitimes aspirations à la réussite individuelle.
Etre socialiste, c’est penser en effet que le collectif vient en soutien de chaque foyer, de chaque personne
insuffisamment armée pour affronter les difficultés de la vie.
Etre socialiste, ce n’est
donc pas nier le potentiel de l’individu mais comprendre que l’individu isolé est faible, que sa volonté, aussi forte soit-elle est parfois insuffisante.